Minolta 5000 AF

Oui, je sais ce que vous pensez : "il aurait pu le nettoyer !". Sauf que je n'en avais pas envie. J'ai considéré que ce ne serait pas faire honneur à cet appareil qui fut l'un des tous premiers reflex autofocus. Parce qu'il "pègue" un peu, pour tout dire. C'est sa petite particularité, en plus de l'autofocus à détection de phase. La poignée est constituée d'un revêtement qui vieillit extrêmement mal, qui blanchit comme si on l'avait frottée avec du talc et qui marque très facilement. D'ailleurs, si vous regardez bien la photo, vous verrez mon empreinte sur le bord. Techniquement, ca fait de moi un suspect. Qu'on en juge d'après cet extrait des Chroniques des nuits parisiennes...

 

"Paris, 2001, 17e arrondissement. Il est 23h15 quand l'inspecteur Lerenard entre dans le salon en laissant traîner les bords de son trench-coat sur les boiseries dorées de la porte. Son regard se pose sans émotion sur la masse qui gît au pied d'un canapé en cuir clouté, passablement élimé. Le corps est tordu en un simulâcre de cadavre pour scène de crime dans un roman noir. C'est bien fait à en être écoeurant. La pièce elle-même semble dévastée comme si une tornade y était passée, juste pour saluer. Les tringles qui supportaient des rideaux épais ont été arrachées du mur et des morceaux de plâtre se mélangent au sol avec les restes d'un repas et de la vaisselle brisée. Tout ce qui était suceptible de tomber a été méticuleusement balayé de toutes les surfaces planes disponibles dans la pièce. Le poste de télévision, particulièrement imposant, le dernier 16/9e de chez Philips, a été l'objet d'une attention particulière, l'écran brisé et le capot en plastique gris recouvert d'inscriptions au marqueur noir indélébile. Un carnage dont un seul regard circulaire ne permet pas de rendre compte. Sans parler de la victime.

L'équipe technique est déjà au travail et Jordan, le bleu, est occupé à prendre des photos. Ce mec n'a aucun sens du cadrage, pense Lerenard. Le flash de l'appareil, branché en manuel, écrase de sa puissance les objets et les débris pris à 50 centimètres de distance. S'il y en a une de nette, on aura de la chance. Dans un coin, Duval relève des empreintes. Un mec bien Duval. De confiance, tout ça, tout ça. Mais buveur, dit-on dans le service.

Lerenard est fatigué. Il boirait bien une goutte d'alcool lui aussi, s'il ne craignait pas de tomber dans le cliché. Le trench-coat, c'est déjà bien. Les valises sous les yeux et la barbe de trois jours : juste parfait. Les journées de 28 heures entrecoupées de 3h d'un mauvais sommeil : le summum du professionnalisme. Tout simplement le meilleur flic de la ville. 

Lerenard observe la scène. Sa vie solitaire n'est pas loin d'avoir rendu son propre appartement dans le même état, les rideaux et la télé mis à part. Il se dit qu'il faudra relever et analyser les inscriptions au marqueur. Il y en a aussi sur le mur du couloir qui mène probablement à la chambre. une mise en scène satanique ?

- Alors Duval, la chasse est bonne ? L'interessé répond par un grognement. Il lui faudra sans doute une bonne partie de la nuit pour en faire le tour. Mais plus grand monde n'a vraiment sommeil depuis l'arrivée du nouveau divisionnaire. Duval se relève et s'approche de lui. - J'ai beaucoup d'empreintes, mais qui semblent être celles de la victime. Pour le reste, j'ai des traces, on pourra toujours recouper ça avec le fichier central. Mais rien de bien net.

Soudain le bleu lance une exclamation : y'a quelque chose là, sous le canapé! Il se penche et attire à lui un objet noir avec un morceau de bois. - Mettez-moi des gants bon Dieu ! Jordan ! Comment veut-on que je bosse avec des types pareils, pense Lerenard. Il sait qu'il n'aime pas Jordan parce qu'il est jeune, optimiste et un brin idéaliste, légèrement j'menfoutiste, soit la partie de lui-même qu'il a toujours refoulée. Duval se saisit de l'objet et son regard s'illumine.

- Je crois qu'on le tient inspecteur, dit-il après un moment de silence en l'ayant analysé. Lerenard s'avance. - C'est un appareil photo ?

- Oui, un Minolta AF 5000, dit le bleu. Il date de 1987 ou 88 je crois. C'est un des tous premiers reflex autofocus.

- Et après ? Vous vous y connaissez en appareils photo ? Qu'est-ce qu'il y a de si extraordinaire ? Vous croyez que c'est avec ça qu'on lui a défoncé le crâne ? Il faudrait être sacrément motivé.

Le bleu est tout content, comme un chien d'arrêt qui ramène une proie. Il lui brandit l'objet sous le nez. - Le revêtement de la poignée de cet appareil a un défaut particulier : il se dégrade avec le temps, il blanchit et il marque dès qu'on le touche.

Lerenard observe de plus près. Alors il voit : une magnifique empreinte, très nette, se détache sur le côté de la poignée. - Duval, dites-moi que...

- Ce n'est la la même que celle de la victime.

 

Lerenard ressent comme une forme de reconnaissance qui s'élargit à l'ensemble des personnes présentes, le bleu y compris. Se pourrait-il que la nuit soit moins longue que prévu ?